Mardi 27 avril 2010 2 27 /04 /Avr /2010 09:54
- Par Le Stagiaire - Publié dans : PRAGMATIK/ESTHETIK



Je connais mal la pensée du Baudrillard postmoderne (L’échange symbolique et la mort, De la séduction, Oublier Foucault) et d’ailleurs je préfère le Baudrillard non plus sociologue mais essayiste, moins scientifique que pamphlétaire.


 

1°) Le « social comme valeur d’usage »


Deux livres m’ont ainsi subjugué, par leur profondeur et l’acuité de leur remarque, à savoir La gauche divine[1] (aujourd’hui introuvable) et La transparence du mal, essais sur les phénomènes extrêmes[2]. S’il me semble possible de lier les deux ouvrages, ce n’est pas pour de pures raisons pratiques inhérentes à mes lacunes de lecture, mais bien plutôt à la terminologie même qu’emploie Baudrillard.

Ainsi l’ouverture de la Gauche divine, consacré initialement aux communistes : « Un spectre hante les sphères du pouvoir : c’est le communisme. Mais un spectre hante les communistes eux-mêmes : c’est le pouvoir. »[3] Ce que va thématiser magnifiquement Baudrillard, ce sont ces fameux « spectres », ces êtres diaphanes et donc transparents qui hantent ceux-là mêmes qui ont le pouvoir sans l’avoir, et, à ce titre, il existe un lien évident entre La gauche divine et La transparence du mal. Les communistes, dit Baudrillard, sont ces hommes qui recherchent désormais la pure transparence et qui font preuve d’une « moralité inouïe. »[4] Baudrillard insiste avec raison sur le fait que les communistes ont totalement perdu la dimension nécessairement immorale de la révolution, et y ont préféré une sorte de moralisme aigu, menant à la fois aux diktats moralisants, mais condamnant du même geste les communistes à ne jamais se salir les mains avec les nécessaires compromis du pouvoir : en somme, Baudrillard applique la figure de la Belle-âme à nos communistes. Et cette posture a contaminé le socialisme, lequel est devenu « la forme moralisée par l’économie politique (elle-même réduite par Marx à la dimension critique, et ayant perdu ainsi la dimension irrationnelle, ascétique, que pointe encore Weber dans son Ethique protestante), et l’économie politique elle-même tout entière moralisée par la valeur d’usage. »[5] C’est très exactement ce qu’il thématisera, cinq ans plus tard, comme étant « l’épidémie de la valeur »[6].

Ainsi, à travers l’étude de l’usage ou plutôt du social comme « valeur d’usage » menée par le PC, Baudrillard découvre-t-il une constante de la pensée contemporaine : l’impératif de transparence. Avant d’aller plus loin, il convient de préciser quelque peu le sens même que confère Baudrillard à la valeur d’usage du social, et le lien qu’il propose avec la transparence.

Sans nul doute, la « valeur d’usage », si elle fut thématisée par Smith dans sa différenciation avec la valeur d’échange, est à comprendre dans son acception marxiste : la valeur d’usage est cette dimension d’utilité intrinsèque de la marchandise, cette qualité matérielle propre à chaque produit, que repère Marx, par opposition à la valeur quantifiable de l’échange. Ainsi, parler du « social comme valeur d’usage »[7] revient à déplorer l’idée selon laquelle le social a acquis une valeur intrinsèque, soit devenu une valeur positive en soi. Mais si les socialistes et les communistes ne sont plus capables que de sanctifier le social en l’investissant d’une intrinsèque bonté, ils ne peuvent donc plus chercher à le transformer, mais seulement à le scléroser et donc, à le laisser dériver : « La gauche n’arrive jamais au « pouvoir » que pour gérer le travail de deuil, la lente désagrégation, résorption, involution et implosion du social – c’est ce qu’on appelle le socialisme. »[8]

Ecrivant dans les années 85, Baudrillard mène une rétrospective de la fin des années 1970, et propose des analyses quant à la survie du PC, pourtant encore puissant à l’époque ; si les analyses sont encore pertinentes, on remarquera cette déclaration étrange concernant Mitterrand: si Mitterrand est élu ce ne sera pas pour son programme, ce sera pour voir Mitterrand au pouvoir…

Quel est le lien, entre la « transparence » et ce social comme valeur d’usage, institué par la gauche ? Dire d’un phénomène, en l’occurrence le social, qu’il est par essence bon, comme le fait le PC, bref vouloir le social pour le social, c’est faire de celui-ci non plus un champ de conflits et d’aspérités, mais tout au contraire transformer l’idée même du social en un concept, en une idée, pleinement transparente parce que désinvestie des obscurités de la complexité du réel. Le social devient « abstraction pure »[9], et telle la belle âme, il peut être transparent, lisse, parfait.

 

 

2°) L’omni-totalité du social

 

En 1981, Mitterrand est élu, Jack Lang endosse son Thierry Mugler et on passe enfin de l’ombre à la lumière ; la lumière donc le visible ; l’obscur est vaincu, tout est visible, le champ social n’est plus un terrain de luttes obscures mais un espace diaphane transparent à travers lequel tout prend sens. L’Etat se trouve absorbé par cette transparence du social et se fait lui-même transparent :

« Dépassionné, désincarné, désaffecté, mais tout-puissant dans sa transparence, l’Etat accède à sa forme extatique, qui est celle du transpolitique. »[10] Le dessein majeur du socialisme n’est donc plus celui de dialectiser ni d’affronter la complexité le réel, mais de socialiser l’être ; il n’y a plus d’être que dans le social, dit Baudrillard, projet utopique et heureusement irréalisable. « Tel est le rêve socialiste, éperdu de transparence, ruisselant de naïveté. »[11] En somme, non seulement le socialisme contemporain – à tout le moins français – considère que l’ontologie est avant tout sociale, et qu’il n’y a d’être que dans le social, mais en outre, il fait de celui-ci le besoin unique de l’homme. On pourrait sans peine rapprocher cette thèse de la déclaration effrayante de Jack Lang, à l’assemblée, en mai 1981 : « Le 10 mai, les Français ont franchi la frontière qui sépare la nuit de la lumière. (…). Tout est culturel. Culturelle l’abolition de la peine de mort que vous avez décidée ! Culturelle, la réduction du temps de travail ! Culturel, le respect des pays du tiers-monde !… »[12]

En somme, le social comme alpha et oméga de la vie politique signe la fin même du politique ; nulle aspiration ne fait signe vers un au-delà, le champ de l’immanence sociale se présente comme suffisant et englobant, les formes de reproduction d’un social sacralisé comme la solidarité s’affirment comme indispensables et indépassables. « Tout le discours sur le social est aujourd’hui tournoyant, car il équivaut à dire : la solidarité vous tiendra lieu de tout le reste. »[13] Pourquoi cette défaite du politique, interroge Baudrillard ? Parce que, nous dit-il, la gauche n’est plus un parti politique, mais un parti confessionnel, une foi, une espérance et une charité pour reprendre les vertus théologales chrétiennes. « Les socialistes ne sont pas des professionnels (ni de l’économie, ni du politique), ce sont des confessionnels, qui n’ont à offrir sur scène que le pathétique sentimental de la bonne foi et de l’échec. »[14] En somme, les pensées de la transparence recherchent à tuer le secret, à en finir avec la part maudite, et font de l’impératif de visibilité la norme même du social et du social la norme de la visibilité ; dès, lors, « le porno est notre vraie culture parce que c’est l’extension universelle de la culture elle-même qui est pornographique. »[15] 

On le voit, la thématisation de la transparence apparaît dès 1985, dans La gauche divine, et l’ouvrage de 1990 ne fera qu’amplifier les analyses esquissées à travers l’étude du comportement de la gauche des années 1980. Il reprend la classification triple du Système des objets, mais rajoute une quatrième description, inhérente à la société contemporaine :

« le stade fractal de la valeur. (…) ou encore le stade viral, ou encore le stade irradie dans toutes les directions, dans tous les interstices, sans référence à quoi que ce soit, par pure contiguïté. »[16]

 

 

 3°) Baudrillard contre Deleuze et la différence

 

Baudrillard dresse le portrait d’une humanité occidentale qui ne sait plus dire le mal, qui a perdu la possibilité d’exprimer l’opaque et l’incompréhensible : la sphère absolue du social investie par le diaphane a chassé de l’ontologie la possibilité même du mal, lequel se trouve systématiquement relégué dans les marais de l’incompréhensible ou du paroxysme. « La stratégie de l’ayatollah est étonnamment moderne, contrairement à tout ce qu’on veut bien dire. Bien plus moderne que la nôtre, puisqu’elle consiste à injecter subtilement des éléments archaïques dans un contexte moderne : une fatwa, un décret de mort, une imprécation, n’importe quoi. »[17] Symboliquement, Khomeyni a gagné. « Nous ne savons plus dire le Mal. »[18] Et, ne sachant plus dire le mal, l’homme moderne a perdu la possibilité d’intégrer à l’être la « part maudite », le négatif, bref ne sait plus penser que la pleine positivité du transparent, renvoyant le mal et ses acteurs à l’inhumain dans un geste d’une absurdité infinie. Le mal doit désormais sombrer dans la clandestinité.

La conséquence logique de ce champ social purifié, de cet impératif de transparence est aisément déductible : un règne illimité du même, du semblable, imposé par la fin de la hiérarchie, et l’avènement du contigu et de l’immanence. L’altérité a fui en même temps que la possibilité d’échapper à la transparence du champ social, d’échapper à ce social comme valeur d’usage. Une sorte de réalisation même du projet deleuzien d’une pure répétition, au sein d’un champ absolu d’immanence : « C’est cela notre idéal-clone actuel : le sujet expurgé de l’autre, expurgé de sa division et voué à la métastase de lui-même, à la pure répétition. »[19] Pourtant, diront les belles âmes, jamais la différence (terme deleuzien s’il en est) n’a été aussi sollicitée : nulle flèche vers l’altérité dans la différence, rectifie Baudrillard : altérité n’est pas différence, l’altérité est ouverture à l’inconnu radical, tandis que la différence est le produit du Même, du standard, le fameux jeu différentiel institué par la société de consommation. La promotion contemporaine de la différence signifie très exactement le refus de l’altérité ; la différence c’est cela même qui pense le différent à partir du même, qui joue le jeu du référentiel et donc qui suppose le référentiel du même. « Il n’y a pas de bon usage de la différence. »[20] En revanche, « l’Autre, c’est l’hôte. Non pas égal en droit et différent, mais étranger, extraneus. »[21] Ainsi, sous couvert de célébration du « droit à la différence » et de la valorisation du différent, « nous avons liquidé l’ailleurs. »[22] Tel est le résultat paradoxal – mais incontestable – de cette exaltation de l’autre non plus comme cela même qui vient déranger notre moi, mais comme cela même qui est différent et qui donc se réfère à ma propre normalité. Ce qui s’est perdu, c’est la possibilité même du dépaysement en autrui, la radicale étrangeté, l’inquiétante étrangeté même. « L’Autre absolu, c’est le microbe, dans son inhumanité radicale, celui dont on ne sait rien, et qui n’est même pas différent de nous. La forme cachée qui altère tout, et avec laquelle il n’y a ni négociation ni réconciliation possible. »[23] Et cette absoluité de l’Autre, nous ne savons plus la penser, nous ne savons plus l’appréhender tant nous avons établi un jeu différentiel au sein d’un champ d’immanence, ce qui revient à ne penser que des rapports centrés sur le référent égologique au sein d’un champ écrasé par l’immanence.

Notons, pour conclure, que les événements autour du 11 septembre avaient obligé Baudrillard à revoir sa position sur le mal, et de renverser cette transparence du mal en une quasi-transparence du bien : « A défaut d’une finalité du Bien désormais introuvable, on va trouver une référence absolue dans le Mal et la finalité du Mal. »[24] Loin d’être un reniement des thèses précédentes, il ne s’agit que d’un renversement par lequel le Mal jadis transparent hante désormais le champ social, lequel conserve sa totale immanence mais inverse les valeurs.

C’est ainsi que le Baudrillard sociologue a proposé dans les années 1990 de brillants essais, nettement en rupture avec les pensées dites de la différence qui perdaient l’altérité.



[1] Jean Baudrillard, La gauche divine, Grasset, 1985

[2] Jean Baudrillard, La transparence du mal, Galilée, 1990

[3] Baudrillard, La gauche divine, op. cit., p. 13

[4] Ibid. p. 19

[5] Ibid. p. 20

[6] Baudrillard, La transparence du mal, op. cit., p. 13

[7] La gauche divine, op. cit., p. 20

[8] Ibid. p. 31

[9] Ibid. p. 32

[10] Ibid. p. 70

[11] Ibid. p. 83

[12] cité in Nicolas  Charbonneau et Laurent Guimier, Docteur Jack & Mister Lang, Le Cherche Midi, 2004, p. 54

[13] La Gauche divine, op. cit., p. 96

[14] Ibid. p. 113

[15] Ibid. p. 134

[16] La transparence du mal, p. 13

[17] Ibid. p. 91 

[18] Ibid. p. 92 

[19] Ibid. p. 128 

[20] Ibid. p. 136

[21] Ibid. p. 147

[22] Ibid. p. 150

[23] Ibid. p. 168, sq. 

[24] Jean Baudrillard, A la recherche du mal absolu, in Libération, 17 février 2005


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Commentaires

Baudrillard c’est « cool », mais c’est aussi un peu trop systématiquement la théorie comme vertige. Que chaque événement soit le dernier, moi personnellement ça me fatigue.
Commentaire n°1 posté par FMS le 28/04/2010 à 00h12
Baudrillard est un apologue de la catastrophe mais ne l'a pas tant disserter que ça.
Commentaire n°2 posté par ERIC le 28/04/2010 à 14h36
Il utilise peu le terme de catastrophe, mais c’est bien ce désir post-moderne qui le traverse.
« Songez à la chance inouïe de la génération qui disposerait de la fin du monde. C’est tout aussi merveilleux que d’assister au début » (L’illusion de la fin, Galilée, 1992).
Il est à mettre à son crédit que son catastrophisme est totalement allergique au mémorialisme patrimoniale avec lequel il fait souvent doublette chez nos contemporains. Par contre, on est bien dans la fabrique de l’impuissance avec ce type de pensée, celle que René Riesel et Jaime Semprun épinglent en général dans « Catastrophismes. Administration du désastre et soumission durable », Encyclopédie des Nuisances, 2008.
Commentaire n°3 posté par pinson le 30/04/2010 à 00h48

Baudrillard est catastrophiste, comme Virilio est révélationnaire, comme tout le monde est apocalyptique. Enfin tout le monde, comme le mourant occidental -le gavé- attend la révélation pour l’heure extrême: la purge ou après moi le déluge. Nous vivons la vie comme un blockbuster, il ne saurait y avoir d’intrigue sans catastrophe, et sans retournement de l’intrigue en assomption du surhomme, del’intello qui vous l’avait bien dit, de l’affranchi qui résiste à tout, etc. Trop « happy end », ce truc

Commentaire n°4 posté par citron le 04/05/2010 à 17h41

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